Pourquoi le sang ? Parce que les hommes du peuple avaient besoin d'images concrètes, d'images que des esprits frustes pouvaient comprendre. Dans le « Dracula » de Stocker, le vampire ne dit-il pas : « le sang est la vie ! ». Le vampire reste donc bel et bien un voleur d'énergie vitale mais sous une forme imagée.
Si on s'intéresse maintenant plus spécifiquement au vampire « sauce transylvanienne », soit la vision la plus véhiculée de nos jours, il faut noter que ses principales caractéristiques répondent à des faits de société et découlent non seulement de la porphyrie mais aussi des épidémies de rage au Moyen-Âge (théorie développée et confirmée par Jean Marigny, historien spécialiste du mythe). Je vais commencer par là.
Les symptômes de la rage et ses équivalents vampiriques.
- La rage se transmet par morsure / il faut être mordu par un vampire pour le devenir
- Les principaux vecteurs de la rage : les chauves-souris, les rats et les chiens ou les loups / Ce sont 3 des formes principales que peut revêtir un vampire
- La maladie provoque un retroussement des gencives faisant paraître les dents plus longues / les vampires ont des crocs
- La rage provoque une intense photophobie / Les vampires craignent la lumière du jour
- Elle provoque aussi l'aquaphobie / Les vampires sont supposés ne pas pouvoir traverser une eau vive...
Sur ces ressemblances entre la maladie et le mythe, il faut à présent compter avec les influences socio comportementales, dont la principale reste... l'église alors toute puissante.
Analysons cela de plus près.
Le vampire est un monstre. Un Caïnite. Rejeté par Dieu. Donc le vampire n'a pas d'âme. Ce qui est probablement à l'origine de l'absence de reflet dans les miroirs véhiculée par la légende. L'absence de reflet symbolisant de manière concrète l'absence d'âme.
Les vampires craignent la lumière car la lumière est divine.
Le vampire est beau, il manipule les esprits et impose sa volonté, il possède de manière charnelle (les crocs sont aussi une métaphore de la pénétration) ses victimes leur transmettant son mal et en faisant ses semblables afin que le mal en question se repende, il vit une non-vie éternelle mais dépourvue d'amour et de joie...
Tout cela est finalement la résultante de la morale prônée par l'église, ou pour reprendre les éléments précédents dans l'ordre : méfiez-vous de la beauté car elle est tentation diabolique (autre exemple du même acabit : Méphistophélès), craignez les esprits soi-disant éclairés qui vous emmèneront loin de la religion, le sexe hors du mariage est tabou et s'y adonner vous vaudra une maladie vénérienne, la seule éternité valable est celle promise par Dieu et si vous vous éloignez de ses enseignements vous vivrez une vie sans valeur...
Et pour combattre le vampire, il y a bien entendu tout l'attirail religieux : les croix et crucifix, les hosties, l'eau bénite, la sécurité d'un lieu consacré...
Restent deux éléments majeurs qui ne sont pas rattachés à la doctrine religieuse :
- Le pieu dans le c½ur, simplement parce que c'est cet organe qui pompe le sang et le fait circuler dans l'organisme.
- L'ail à cause de ses propriétés physiologiques sur le sang.
Ensuite il est passionnant de voir à quel point le mythe a évolué au cours des siècles pour en arriver à une créature complètement différente... qui est le reflet d'une autre société.
La plus importante est que le vampire devient héros et non plus monstre. Bien avant Anne Rice, cet élément devenait déjà prédominant, aussi bien en littérature qu'au cinéma, pour culminer dans la trilogie de Christopher Golden (« Des saints et des ombres ») où les vampires deviennent sauveurs de l'humanité contre... des sorciers cachés au sein du Vatican ! A la fin d'un XXème siècle qui a crucifié la chrétienté (pour paraphraser Michel Sardou), nous assistons à une inversion complète des rôles.
Sans pour autant changer vraiment le mythe il est pourtant devenu autre : plus de morale rigide mais au contraire l'expression d'un fantasme : pouvoir sexuel, beauté irrésistible, éternité passionnée et passionnante et -comme nous- quête d'une âme à laquelle nous ne croyons plus vraiment.
Il y a encore 1 siècle d'ici le vampire était un monstre. Aujourd'hui il est un rêve et le désir ultime de toute une génération de la culture underground.
Et il continue d'évoluer : le vampire craint de moins en moins souvent les symboles religieux (mais justement nous ne les craignons plus non plus), les vampires sont victimes d'une maladie (la science a tous les pouvoirs et la crainte du sida y apparaît souvent en filigrane)...
Il y a des centaines d'autres points, mais ceux-ci sont les plus évidents.
Pour conclure, non je ne crois pas aux vampires.
Mais je crois qu'il y a des gens qui y ressemblent : ceux qui entrent dans votre vie, vous phagocytant petit à petit, vous éloignant de vos amis et de votre famille, vous imitant ou essayant de vous transformer à leur image, vous détruisant à force de présence... et vous abandonnant quand vous n'êtes plus qu'une coquille vide en pleine dépression. De tels individus, il y en a partout. Et malheureusement ils n'ont pas de canines pointues pour être aisément reconnaissables et il faut plus qu'un crucifix pour les faire fuir...


