C'était bien sûr très triste de se quitter et de s'éparpiller aux quatre vents, mais leur chagrin était tempéré par une certitude absolue: celle de se revoir, tous ensemble, au plus tard dans dix ans. En attendant il y avait tant à faire, tant à découvrir. Alors, jeunes papillons insouciants, ils s'envolèrent, ignorant qu'il existait bien des manières de se brûler les ailes.
En montant dans l'avion, Céline visualisait déjà le tapis rouge qui la mènerait vers le bonheur.
Les premières semaines ne déçurent pas ses attentes. Tout le monde semblait si gentil; ses nouveaux camarades ne la laissaient pas seule un instant. Ils lui faisaient découvrir sa nouvelle vie et c'était fête tous les jours.
Sans le savoir, Céline avait pénétré la Forêt des Lilas.
Et comme Blondine, elle découvrit trop tard que sous des dehors enchanteurs cette forêt de béton était un piège. En l'espace de quelques mois elle apprit la duperie, la trahison, la superficialité. Le c½ur mis en lambeaux par tant de déceptions en si peu de temps, elle devint méfiante. Et redécouvrit un sentiment oublié depuis longtemps : la solitude.
Au Togo Céline avait été appréciée dans son cercle, reconnue et recherchée pour ce qu'elle était. Ici, elle n'était plus personne. On ne la fréquentait que pour ce qu'elle avait. Son individualité hors norme, à l'écart des modes, en faisait une étrangère dans son propre pays. En Afrique, où elle n'était qu'une « yovo », une blanche, jamais elle n'avait éprouvé autant que maintenant la sensation d'être différente alors que ceux qui l'entouraient avaient la même peau.
Le ciel ventru qui avait définitivement gobé le soleil et se vautrait sur la ville à longueur d'année, rasant les toits de sa bedaine grise et froide, n'incitait pas à se lever de bon matin. Les folles soirées non plus. Ces « guindailles » noyées de bière, saoulées de bruit qui aidaient si bien à oublier angoisse et déception...
Par ses parents, elle savait que rien n'allait plus au Togo. Aux émeutes avait succédé une grève qui durait depuis des mois. On aurait dit que le sable de l'Harmattan s'était abattu une fois pour toutes sur ce malheureux pays pour achever de l'asphyxier sous une chape de désespoir opaque; comme si, de part et d'autre du Tropique, pluie et poussière s'étaient entendues pour dévorer le soleil. Tout était plombé au-dedans comme au-dehors, ici et là-bas. Céline avait l'impression que les portes de son passé s'étaient à jamais refermées sur un monde qui avait cessé d'exister alors que celles de l'avenir refusaient obstinément de s'ouvrir.
De déconvenue en désillusion, elle en vint à penser que l'espoir était le refuge des faibles, le pouvoir des menteurs et s'immergea de plus en plus dans les nuits arrosées. Elle déprimait sans vouloir se l'avouer. Les échecs s'accumulaient, renforçant la spirale descendante.
Perdue dans sa détresse, elle écrivit de moins en moins à ses anciens amis. Sans compter qu'elle n'aurait pas aimé les affliger avec son abattement.
Le chemin pour retrouver un peu de sérénité fut long, pénible, mais elle parvint, sans trop savoir pourquoi ni comment, à remonter la pente degré par degré. L'instinct de conservation sans doute... Elle se fit de nouveaux amis, rares mais loyaux, dont elle testa la sincérité afin de doter ces nouvelles relations de fondations solides. Elle ne voulait plus jamais se sentir aussi abandonnée. Et ce faisant elle délaissait toujours un peu plus ses compagnons d'autrefois sans vraiment remarquer que leurs propres courriers se raréfiaient.
Elle ne comprit que bien des années plus tard qu'eux aussi avaient eu à parcourir le même chemin de croix et à vivre les mêmes difficultés, où qu'ils s'en soient allés. Tous avaient en commun le même désenchantement: ils avaient échangé un monde qui les tolérait pour un autre qui ne voulait pas d'eux.




