Nouvelle: La Broyeuse d'Âmes, part III

La Broyeuse d'Ames, part III

Le Vieux Continent... Ils en avaient tous rêvé. Ils y avaient déjà goûté aussi; il avait pour eux l'arôme des vacances. Là-bas tout était plus grand, plus beau, multiplié par mille. Discothèques, cinémas, magasins. Il y en avait tant. Tant de tout ! Et sans rupture de stock ! Le pays de Cocagne...
C'était bien sûr très triste de se quitter et de s'éparpiller aux quatre vents, mais leur chagrin était tempéré par une certitude absolue: celle de se revoir, tous ensemble, au plus tard dans dix ans. En attendant il y avait tant à faire, tant à découvrir. Alors, jeunes papillons insouciants, ils s'envolèrent, ignorant qu'il existait bien des manières de se brûler les ailes.
En montant dans l'avion, Céline visualisait déjà le tapis rouge qui la mènerait vers le bonheur.

Les premières semaines ne déçurent pas ses attentes. Tout le monde semblait si gentil; ses nouveaux camarades ne la laissaient pas seule un instant. Ils lui faisaient découvrir sa nouvelle vie et c'était fête tous les jours.
Sans le savoir, Céline avait pénétré la Forêt des Lilas.
Et comme Blondine, elle découvrit trop tard que sous des dehors enchanteurs cette forêt de béton était un piège. En l'espace de quelques mois elle apprit la duperie, la trahison, la superficialité. Le c½ur mis en lambeaux par tant de déceptions en si peu de temps, elle devint méfiante. Et redécouvrit un sentiment oublié depuis longtemps : la solitude.
Au Togo Céline avait été appréciée dans son cercle, reconnue et recherchée pour ce qu'elle était. Ici, elle n'était plus personne. On ne la fréquentait que pour ce qu'elle avait. Son individualité hors norme, à l'écart des modes, en faisait une étrangère dans son propre pays. En Afrique, où elle n'était qu'une « yovo », une blanche, jamais elle n'avait éprouvé autant que maintenant la sensation d'être différente alors que ceux qui l'entouraient avaient la même peau.
Le ciel ventru qui avait définitivement gobé le soleil et se vautrait sur la ville à longueur d'année, rasant les toits de sa bedaine grise et froide, n'incitait pas à se lever de bon matin. Les folles soirées non plus. Ces « guindailles » noyées de bière, saoulées de bruit qui aidaient si bien à oublier angoisse et déception...
Par ses parents, elle savait que rien n'allait plus au Togo. Aux émeutes avait succédé une grève qui durait depuis des mois. On aurait dit que le sable de l'Harmattan s'était abattu une fois pour toutes sur ce malheureux pays pour achever de l'asphyxier sous une chape de désespoir opaque; comme si, de part et d'autre du Tropique, pluie et poussière s'étaient entendues pour dévorer le soleil. Tout était plombé au-dedans comme au-dehors, ici et là-bas. Céline avait l'impression que les portes de son passé s'étaient à jamais refermées sur un monde qui avait cessé d'exister alors que celles de l'avenir refusaient obstinément de s'ouvrir.
De déconvenue en désillusion, elle en vint à penser que l'espoir était le refuge des faibles, le pouvoir des menteurs et s'immergea de plus en plus dans les nuits arrosées. Elle déprimait sans vouloir se l'avouer. Les échecs s'accumulaient, renforçant la spirale descendante.
Perdue dans sa détresse, elle écrivit de moins en moins à ses anciens amis. Sans compter qu'elle n'aurait pas aimé les affliger avec son abattement.
Le chemin pour retrouver un peu de sérénité fut long, pénible, mais elle parvint, sans trop savoir pourquoi ni comment, à remonter la pente degré par degré. L'instinct de conservation sans doute... Elle se fit de nouveaux amis, rares mais loyaux, dont elle testa la sincérité afin de doter ces nouvelles relations de fondations solides. Elle ne voulait plus jamais se sentir aussi abandonnée. Et ce faisant elle délaissait toujours un peu plus ses compagnons d'autrefois sans vraiment remarquer que leurs propres courriers se raréfiaient.
Elle ne comprit que bien des années plus tard qu'eux aussi avaient eu à parcourir le même chemin de croix et à vivre les mêmes difficultés, où qu'ils s'en soient allés. Tous avaient en commun le même désenchantement: ils avaient échangé un monde qui les tolérait pour un autre qui ne voulait pas d'eux.

Nouvelle: La Broyeuse d'Âmes, part III
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# Posté le dimanche 07 octobre 2007 17:39

Modifié le lundi 08 octobre 2007 00:37

Nouvelle: La Broyeuse d'Âmes, part II

La Broyeuse d'Ames, part II

Ce pays, naguère si paisible, fut emporté dans la tourmente d'une démocratie à marche forcée. Comme ses voisins, il vit sa paix déchiquetée par les luttes entre « prétendants au trône ». On n'avait pas encore voté que, déjà, les uns et les autres s'accusaient de toutes les impostures possibles. Et le peuple grondait, qui en faveur de l'un, qui en faveur de l'autre.
Tentatives de coups d'état et échauffourées se multiplièrent entre loyalistes et opposants. Les « Nordistes » et les « Sudistes » comme eux-mêmes aimaient à se définir. La guère civile n'était pas loin.
Et au milieu de ce chaos, se tenait une poignée d'Européens qui, n'appartenant à aucun camps, étaient forcément suspects. De là à être des ennemis, responsables de tous les maux, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi. Tracts menaçants et voitures brûlées devinrent monnaie courante. Le lycée ne fut pas épargné. Des menaces de mort barbouillèrent de rouge ses murs rehaussés. On y travaillait désormais frileusement repliés derrière ses nouvelles portes blindées, percées d'un judas comme en prison.
Le café d'en face avait baissé ses volets. Les camelots au bagout coloré s'étaient évaporés. Les mamas avaient emporté leurs marmites de beignets et leurs maïs grillés vers d'autres cieux plus cléments. L'odeur de la poudre, la puanteur des gaz lacrymogènes et des pneus enflammés avaient remplacé le doux fumet des fritures et des grillades. Les foules allaient et venaient, refluaient entre colère et panique, s'agglutinaient, se dispersaient. Rien n'était plus comme avant.
Nombre de familles effrayées et découragées avaient transplanté leurs pénates ailleurs.
Et pourtant, en dépit du gâchis et du danger, Céline était heureuse, tout comme l'étaient ses amis. Les lendemains incertains ne rendaient que meilleurs les moments de répit. La rareté faisant le prix des choses, le plaisir à petites doses avait une saveur plus prononcée. Avec l'inconscience et la gloutonnerie de leur jeunesse, les adolescents plantaient leurs petites dents pointues dans tous les lambeaux de bonheur que ces temps agités voulaient bien leur octroyer.
Si bien qu'en fin de compte, cette année -la dernière !- fut quand même pour eux la meilleure de toutes. Une année étrange tissée de « maintenant » puisque ayant rayé le mot « demain ». Et qui n'avait qu'une seule issue: l'Europe et la séparation...

Nouvelle: La Broyeuse d'Âmes, part II

# Posté le dimanche 07 octobre 2007 17:34

Modifié le lundi 08 octobre 2007 00:36

Nouvelle: La Broyeuse d'Âmes, part I

Je déclinerai ici cette nouvelle en 4 parties. Elle me tient particulièrement à coeur car il s'agit du seul récit autobiographique que j'aie jamais écrit...
Je ne peux qu'espérer que mes mots et mes pauvres photos puissent vous faire vivre une autre histoire, celle de ma génération de jeunes européens vivant en Afrique, et vous ouvrir à un monde dont on ne parle jamais aux informations comme nous l'avons vécu...

La Broyeuse d'Ames, part I

Céline avait voulu lui parler une dernière fois, quand bien même elle savait que cela se terminerait par un adieu. A présent, Frédéric était parti et elle se tenait seule sous les frondaisons, les souvenirs s'échouant en masse sur la grève de sa mémoire.
Comment en étaient-ils arrivés là ? Où étaient donc passés les jours heureux de leur adolescence africaine ? Neuf années d'Europe les avaient réduit en cendres...
D'un souffle la brise emporta quelques feuilles mortes, comme pour guider son esprit vagabond sur le chemin des réminiscences.


Quand elle était arrivée au Togo, Céline avait tout juste quatorze ans et elle venait d'un ailleurs, tout aussi africain, qui succédait déjà à un autre ailleurs. Que ressentir sinon de la crainte devant ce nouveau lycée peuplé d'inconnus et le regret cuisant des visages amis qu'elle avait perdu ? Et, de fait, la solitude avait été l'unique compagne de ces premiers mois.
Pourtant, Lomé était une ville sympathique. Ses plages immenses, léchées par une mer aigue-marine, se doraient au soleil; ses jardins luxuriants croulaient sous les bougainvillées et le lycée était tout pimpant dans son habit de peinture blanche et rouge. Garçons et filles, européens, africains et métisses se côtoyaient sans discrimination et les relations avec les professeurs étaient plutôt amicales. Mais quand on arrive en fin d'année, il est toujours difficile de s'intégrer, surtout quand on est aussi timide que l'était Céline. C'est pourquoi elle n'avait jamais oublié ceux qui, les premiers, lui avaient tendu une main amicale et permis de prendre ainsi confiance en elle. Frédéric était de ceux-là.
« La Torpille ». LE sportif du lycée. Une star ! Un géant tout en muscles avec de l'humour au coin des yeux. Et quand il s'était assis à ses côtés pour lui parler comme à une vieille copine, elle en était vaguement tombée amoureuse, à la manière des filles de quatorze ans.
Amour secret, amour non partagé, trésor pudiquement gardé qui, fragile comme un rêve, n'avait duré que le temps d'engendrer une belle amitié.
Les cinq années qui avaient suivi les avaient vu partager leurs amis, leurs joies, leurs épreuves aussi... Tant de choses en commun qui avaient soudé leur bande sous le même soleil complice. Comment pourrait-elle jamais oublier cette époque où ils avaient posé un premier orteil sur la voie de la maturité avec une frivolité encore enfantine ? Par-delà le temps, ces souvenirs résonneraient toujours dans sa mémoire.
Que ces années avaient donc été douces! Et comme elles avaient passé vite ! A peine avaient-ils eu le temps de comprendre à quel point ils étaient heureux qu'elles s'étaient déjà enfuies.
La situation politique se détériora subitement.

Nouvelle: La Broyeuse d'Âmes, part I
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# Posté le dimanche 07 octobre 2007 17:19

Modifié le dimanche 07 octobre 2007 17:57

Un poème écrit pour l'un de mes amis les plus chers...

Ghostly Alexander

Les échos de ton rire s'échouent
Sur ce lit où je me repose
Noirs sont les serpents de mes rêves
Ta souffrance m'appartient

En larmes, perles de lumière sur tes cils
Tu te penches sur ma tombe
Fuis les souvenirs qui reviennent
Chacun de tes cris nourri de mon venin

Tombent les étoiles en feu
Quand je dors sans plus m'éveiller
Viens fêter nos noces dans ma couche
Quand tu as mal tu es mien

Le désespoir sur tes lèvres tel un sourire
Plus un son ne sortira de ta bouche
Les colombes s'envolent en cendres
Les fantômes rient et tournoient

Un poème écrit pour l'un de mes amis les plus chers...
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# Posté le mardi 25 septembre 2007 19:04

Un autre poème, d'inspiration gothique

Un dernier coeur hurlant

Les feuilles embrasées tombant des arbres mourant
N'ont su réchauffer mon c½ur glacé.
Je ne vois que les cendres furieuses dans l'air
Et la tristesse de ce ciel veuf.
Je suis une antique gargouille, vivant,
Hantant le même espace sans vie
J'envie même les corbeaux les plus sombres
Qui ignorent ma solitude.
Une pluie d'écarlate a frappé le soleil myope
Les montagnes ont disparu en lambeaux de vent
Après les feux de l'enfer ne reste plus de cette terre
Que la mémoire d'un geste et mon amour pour toi.
Un autre poème, d'inspiration gothique
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# Posté le mardi 25 septembre 2007 14:07

Modifié le mercredi 26 septembre 2007 00:32