... courrait à perdre haleine dans les bois, ses oreilles résonnant de la fuite de ses pas. Elle ignorait ce qu'elle craignait tant. Certainement pas de se perdre ou d'être prise en chasse par quelque habitant mystique de la Forêt de Buis. Son flair et ses pouvoirs de sorcière la mettaient à l'abri de ces dangers.
Mais elle avait peur -oui peur !- de devoir faire face à une troupe de guerroyeurs ivres de conquêtes. Ils avaient développé eux-mêmes un peu de magie ; pas assez pour vaincre leurs ennemies, mais suffisamment pour contenir sorts et malédictions du Premier Grade. Leurs lourdes lames de métal étaient de féroces vampires assoiffés de son sang puissant. Et entre leurs cuisses vibrait une autre épée capable de profaner les secrets de son corps.
Il suffit ! se raisonna-t-elle intérieurement, les guerroyeurs évitent les bosquets de buis la nuit. Et quand bien même l'un ou l'autre imprudent s'aventurerait sur mon chemin et s'aviserait de m'attaquer, il ne pourrait faire face à Lucifer et Satan réunis.
La sorcière arrêta un instant sa folle course et s'appuya à un tronc pour reprendre son souffle. Ses yeux glissèrent sur les deux créatures qui ne cessaient jamais de la suivre, même s'ils se rendaient parfois invisibles. Ses deux cerbères, à elle liés par un pacte de sang ; ses loyaux amis dont le seul but était de la servir. Des monstres pour les humains, pour elle de précieux alliés.
Au fond d'elle, elle savait ce qu'elle craignait par-dessus tout : que ses s½urs découvrent son secret. Qu'elles la suivent et les capturent Reinghald et elle. Par définition, une sorcière n'était que haine, pouvoir et luxure. Et elle, elle la dernière sorcière venue compléter la Ronde du Sabbath, elle avait commis le pire des crimes contre la fraternité maléfique : elle était tombée amoureuse. Et pire encore, son c½ur avait choisi un de ces guerroyeurs honnis, un de ceux qui n'avaient d'autre désir que d'éliminer leur engeance de la surface du monde.
La femme ignorait quel pourrait être leur châtiment, le cas ne s'étant encore jamais présenté. Mais le supplice serait terrible, cela était l'évidence même. Tout comme le fait qu'ils seraient fatalement découverts un jour ou une nuit.
Mais, quel que fut le risque, la sorcière était prête à le courir ; chaque petite parcelle de bonheur qu'elle pouvait arracher à son destin était une raison suffisante de défier les lois de la Cohorte.
Elle reprit sa course.
Et tandis que les branches basses la fouettaient comme autant d'épreuves, et que la peur lui rongeait le ventre, son c½ur lui se gonflait. Elle allait retrouver Reinghald.
Elle vit apparaître la gueule béante de la grotte habritant leurs amours, prête à l'avaler. Elle s'y engouffra. Plus que huit marches avant de se jeter contre lui. Plus que trois marches. Deux... Une...
L'homme accroupi devant un feu de tourbe se redressa vivement :
- Eternae !
Et la sorcière, dont tel était le nom, fut enfin dans ses bras.
La nuit, à nouveau, leur appartenait.
Bien plus tard, alors que leurs corps et leurs esprits flânaient quelque part à la limite du Pays des Songes, Reinghald se remémora sa rencontre avec Eternae.
En ce jour au ciel couleur de feu d'hiver, ses frères Drakkars et leurs alliés Orientaux s'étaient attaqué à un Esbath, grand rassemblement de sorcières venues fêter Ahriman. Mais ils avaient dû faire face à un problème stratégique de taille : trouver les quelques Maestra Satanis qui dirigeaient cette vaste réunion.
Car tous les guerroyeurs étaient d'accord sur ce point : tant qu'une seule des 300 maîtresses-sorcières serait en vie pour guider les moins expérimentées, l'ennemi ne pourrait être vaincu. Or il n'en restait plus guère qu'une cinquantaine ; mais ces cinquante-là étaient plus rusées que les Farfadets-des-Collines-de-Bruyère. Et à elles seules, elles pouvaient encore relever la Cohorte malgré ses pertes et prendre par milliers la vie de valeureux guerroyeurs.
Aussi, se frayait-il un chemin de sang au travers des sorcières regroupées. Son épée à triple tranchant fendait l'air et la chair. Son regard cherchait le pentacle noir, gravé en haut de la poitrine, qui aurait pu lui permettre de reconnaître et occire quelque Maestra Satanis. Ses lèvres psalmodiaient les incantations protectrices de sortilèges. Et il avait trouvé celle qu'il cherchait. Le symbole cabalistique incrusté dans la peau d'un sein palpitant, la longue chevelure rousse et le regard plus noir que les ténèbres infernales, sa Maestra Satanis se dressait à quelques pas de lui. Il s'était précipité sur sa proie... et n'avait pu abreuver sa lame de son sang impur. Car son regard avait rencontré le sien, et il y avait découvert un sentiment étranger aux sorcières, quel que fut leur niveau de pouvoir : la sérénité.
Tous deux étaient restés figés, statues vivantes ne pouvant plus que respirer, les yeux dans les yeux. Elle semblait attendre qu'il la tue, sans songer à se défendre, tandis que lui cherchait la force d'exaucer ce souhait et ne la trouvait nulle part en ses muscles. Ils étaient restés ainsi immobiles, le cours des heures flottant autour d'eux. La scène n'avait-elle duré que le temps d'un battement d'aile elfique ou bien avait-elle pris celui que mettent les étoiles pour mourir ? Seuls les corbeaux, tournoyant au-dessus du champs de bataille dans l'attente de leur sinistre festin, auraient pu répondre à cette question. Et là n'était point leur propos.
Le geste qu'il fit alors trahit les sentiments qui venaient d'exploser dans son c½ur : il la prit par le bras et, la protégeant de son écu et de sa lame, il l'extraya de la mêlée. Jamais Reinghald n'avait regretté son geste. Eternae était différente des autres Maestra Satanis. Elle ne vouait aucun culte à la misère ; tout au contraire, elle était généreuse et ne commettait le mal que parce que c'était la seule chose qu'on lui eût appris à faire.
De plus, le fait de ne pouvoir aimer en pleine lumière l'avait poussée à détester la Cohorte et en avait fait une alliée de choix pour les guerroyeurs. Ou du moins, pour ceux qui avaient reconnu sa sincérité...
La sorcière capable d'amour et le guerroyeur qui connaissait la compassion s'étaient trouvés.
En attendant le dénouement...
