L'homme était assis à même le plancher du grenier, les pieds croisés en tailleur. Il aurait pu faire rire un hypothétique témoin s'il y en avait eu un : le t-shirt aussi barbouillé de crasse que l'était son nez, les cheveux blanchis avant l'âge par la poussière et les toiles d'araignée, les vieux tennis troués au gros orteil... Mais, bien entendu, toute personne ayant déjà du trier le grenier d'une vieille tante éloignée et récemment décédée ne peut que comprendre sa situation et s'abstenir de rire.
Ce qui est plus original dans une telle situation, c'est que ce personnage ne rangeait plus rien. Il semblait lire. Et de fait, il était plongé jusqu'au bout de son nez souillé dans un livre bien étrange...
Etrange car il paraissait tellement ancien. Plus encore que le mot lui-même. Les pages n'en étaient pas simplement jaunies, elles étaient devenues aussi fines qu'un battement de cil, et pourtant elles évoquaient quelque chose de résistant et d'éternel. La dorure des tranches avait tourné au bronze. Et les enluminures qui couvraient l'ouvrage d'arabesques aussi élégantes qu'inquiétantes semblaient rendre jeune le premier jour du monde. Ces impressions étaient d'autant plus dérangeantes que rien ne prouvait que ce livre date de plus d'un siècle. Et pourtant, quelque chose en lui semblait crier : « Je suis plus ancien que tous les chiffres que vous pourrez jamais imaginer »...
Quant à l'homme qui tentait de lire, ce détail n'avait plus d'importance pour lui. Car il découvrait quelque chose de plus étonnant encore : ce livre était rédigé dans une langue, dans une écriture dont il n'avait jamais entendu parler, même dans le plus fouillé des documentaires archéologiques. Néanmoins, il COMPRENAIT chaque mot, chaque nuance de l'histoire insolite qui se contait au fil de son regard allant et venant, de gauche à droite, encore et encore, plus fébrile à chaque ligne, à chaque paragraphe de l'étrange.
L'intrigue, présentée d'avantage comme un poème épique, racontait les premiers jours du monde ; mais pas du monde tel que nous le connaissons. C'était l'histoire du temps d'avant notre temps. D'une planète appelée Terre, mais dont les maîtres et les puissants s'appelaient sorcières et guerroyeurs. D'un univers où les sorcières tentaient de soumettre le monde à leurs noirs dessins, ce dont elles étaient en partie empêchées par ces féroces guerriers en quête de gloire et de fortune. Un monde dans lequel les hommes n'étaient que fétus de paille emportés par la tourmente des guerres magiques contre lesquelles ils ne pouvaient se prémunir.
L'homme lisait ces vers étranges et maladroits :
« Et vinrent de puissants guerroyeurs d'au-delà des mers
Arrivés du Northland, grands blonds et barbus,
Qui, à ceux venus du Soleil Couchant s'allièrent
De même que les nains aussi sombres que nus,
Qui tous n'avaient d'autre âme que le secret du fer.
Et ils luttaient avec acharnement contre les sorcières
Et ils faisaient jaillir et pleuvoir leur sang
Ils tentaient de les faire disparaître de la Terre
Mais bien qu'ils décimassent toujours leurs rangs
Elles revenaient encore, leur hargne restée tout entière.
(...) Le cours de l'histoire devait, et pour toujours, changer
Avec la venue de la trois centième des sorcières,
Celle qui reçut en nom de Baptême l'éternité.
Et bien que belle et puissante, la magicienne dernière,
Pour l'amour d'un guerroyeur, accepta ses s½urs renier.
Amour secret, amour interdit, amour à jamais partagé,
Si noble sentiment à la Cohorte ne pouvait complaire
Aussi la Dame se taisait, et à la nuit tombée courrait
Rejoindre son fier amant en son sombre repère.
Ainsi elle... »
